Midi Bascule

S3E17 Chronique d'Olivier - I.A., le grand abrutissement

Il paraît que l'on devrait à terme tous perdre nos jobs, remplacés que nous serions par les intelligences artificielles. Et si ces craintes étaient infondées, les I.A. s’inspirant de la bêtise abyssale de leurs créateurs?

Marie-Eve: Olivier, tu as un petit côté technophile et je sais que tu as ferraillé avec ChatGPT depuis son lancement. Du coup, je ne comprends pas vraiment cette mine bizarre que tu nous fais, comme si l'on venait de te retirer une épine du pied. Tu nous expliques?

Mais charrette, nom d’un mouton électrique, on a eu chaud! C’est vrai quoi, depuis une année et demie, le ciel était aussi chargé que l’haleine de Gérard Depardieu, tout n’était que nuages noirs, pistolétade de la foudre et promesses d’apocalypse... Soudain, crevant les nuées, annonçant notre déclin, notre disparition prochaine, il était là, ChatGPT! Lui, ce phénix de mauvais augure, lui allait réaliser dans le monde du travail les pires prédictions des zemmourolâtres dans le cloaque qui leur tient lieu de conscience politique: le grand remplacement.

Oui, on allait tous perdre notre job. Enfin presque tous, attention, on angoissait parce que, pour une fois, ça ne concernait pas que le petit personnel hein, ouvriers, travailleurs actifs dans la santé, la restauration, la livraison, la vente, le nettoyage, etc., dont on se soucie autant que Donald du consentement ou Elon de son premier million. Là, ça touchait au gratin! Aux créateurs, aux communicants, aux médecins, aux avocats! Bref, l’I.A. générative était advenue, elle pouvait passer le test de Turing haut la main, elle allait bientôt permettre de générer aussi des images à la volée, pour nous qui travaillions dans la culture, c’était carrément l’occasion de flipper notre race.

M.-E.: Sombre tableau en effet. Et alors? Tu penses que les prophètes de malheur ont raison d’avoir peur?  

Oh mais alors tranquille, zen, ce n'est pas demain la veille que l'on va perdre notre place au sommet de la chaîne alimentaire. On peut se poser les doigts de pied en éventail autour de la piscine que l'on n’a pas, savourer le soleil printanier de cet hiver tropical, siroter un mojito assaisonné de microplastiques en gobant du saumon d’élevage infesté de poux, tout va bien, on a obtenu un sursis, on reste les maîtres du monde. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner?

M.-E.: Euh... Moi j’ai une autre question: qu’est-ce qui nous vaut cet optimisme un peu faux-cul?

C’est tout simple: ChatGPT s’est inspiré de nous. Dès le départ, on avait constaté que ce grand modèle de langage avait le rapport à la vérité d’un gosse de 5 ans, d’un toubib marseillais amateur de Booba ou d’un politicien libéral: il était très fort pour halluciner, pour raconter n’importe quoi. Désormais, le bousin est devenu en plus stupide, procrastinateur, fainéant, il évoque ces ados qui n’ont que trois mots à la bouche: Ça me saoule. Et le scoop date déjà d’il y a quelques mois, quand des chercheurs des Universités de Stanford et de Berkeley ont confirmé ce que quantité d’internautes faisaient remonter dans les forums.

La désillusion, la lose, la honte. On croyait tenir une I.A. qui frôlait la conscience, on s’est retrouvé avec une sorte d’aspirateur à données autonome, qui renâcle à faire ce qu’on attend de lui, joue le kapo moraliste dès qu’il est question de sujets délicats, vous invite à faire le boulot vous-même et pond des lignes de code bien vérolées. Certains ont même avancé il y a peu que ChatGPT souffrait de dépression saisonnière. Oui oui, un blues hivernal. Avec une concurrence pareille, on est donc peinard, même si OpenAI vient de publier une mise à jour censée redonner un peu de niaque à cette grosse feignasse d’I.A..

M.-E.: Et qu’est-ce qui expliquerait cette baisse des performances?

Il y a plusieurs pistes, dont quelques-unes si techniques que je renonce à les exposer. Mais une hypothèse me plaît beaucoup, au point que je lui ai trouvé un nom de baptême: l’effet Castafiore inversé. Le raisonnement est assez basique. On sait que ChatGPT a été entraîné par renforcement en interagissant avec des soutiers du numérique, payés comme des gueux et recrutés dans des pays où c’est normal. On devine que ce modèle de langage apprend aussi, depuis son lancement, des centaines de millions de conversations qu’il a pu avoir avec nous tous, utilisateurs du truc.

Par ailleurs, les dernières versions de la bête peuvent maintenant aller chercher de l’info en direct sur la Toile. Les I.A. ont ainsi accès à tout. Y compris à Frenchie Shore, la quintessence de la téléréalité, ou aux tweets de Philippe Nantermod ou de Pierre Maudet. C’est dire. Eh bien c’était couru d’avance. L’Humanité ayant un QI global situé quelque part entre le bulot et la pelle à tarte, ChatGPT ne pouvait qu’entonner un refrain de Castafiore désolée: Ah! Je pleure de me voir si con en ce miroir... Moralité, le caractère misérable de notre espèce est sans doute la meilleure garantie que l'on ne va pas se faire matrixer la gueule de sitôt. Et voilà comment le grand abrutissement des I.A. nous permettra peut-être d’éviter le grand remplacement.

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Émission diffusée sur Radio Vostok en direct du Service de la culture de Meyrin, le 2 février 2024
Publiée le 5 février 2024

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