Midi Bascule

S2E17 Chronique d’Olivier - L’art de la découpe

Cette semaine, Olivier décortique pour nous le terme «slasher», et y voit une toute autre signification.

Ah là là, on vit une époque formidable. Une époque caractérisée par son goût immodéré pour les étiquettes, les nomenclatures, les cases – et pour l’anglais façon globish-boulga. Ici, le truc savoureux, c’est que ces étiquettes permettent souvent de poser un voile d’euphémismes sur des réalités qui peuvent être jugées offensantes ou qui ont carrément sale gueule. Un peu comme le peintre Daniele da Volterra avait été chargé au XVIe siècle de trousser des repeints de pudeur sur les parties génitales des personnages du Jugement dernier de Michel-Ange. Eh bien j’affirme qu’avec le sujet du jour, les slashers, nous sommes en plein dedans: ce joli terme sert de cache-sexe ou plutôt de cache-misère.

T’es un soutier du capitalisme néolibéral? T’es un galérien du monde du travail? Que tu sois bardé de diplômes ou pas, tu exerces un job de merde si mal payé que tu dois y ajouter un autre job de merde pour boucler le mois? Ou alors ton taf, quoique génial et créatif, est si déconsidéré aujourd’hui qu’il te rapporte quand même des queues de cerises, ce qui t’oblige à exercer un ou deux emplois alimentaires en parallèle? Y a pas de souci, no problemo, aise! Suffit de faire un peu de cosmétique pour rendre tes galères présentables. Tiens, si on disait que tu es un slasher? Ah oui ça claque bien ça, ça swingue, pis c’est trendy, et ça te range du côté des winners qui sont agiles et qui savent s’adapter à la grande lutte pour la survie du plus apte, saint Darwin priez pour nous!

Voilà voilà. Sauf que. Ben oui, sauf que les mots sont souvent polysémiques, ils ont plusieurs sens, qui parfois se contaminent et provoquent des collisions intéressantes.

Je m’étonne ainsi du choix d’un terme, slasher, qui évoque pour tout amateur de cinéma horrifique le slasher movie. Ce sous-genre du film d’horreur a fait florès pendant les années 80, et vous avez sans doute quelques exemples en tête, dont les séries Vendredi 13, Halloween, Les Griffes de la nuit ou Scream, qui résonnent pour beaucoup de cinéphiles comme de délicieuses madeleines de Proust trempées dans du sang. Miam. Alors la chose est d’habitude très codifiée et le résultat est souvent aussi cocasse que flippant. En gros, dans le slasher movie, un tueur psychopathe, la plupart du temps masqué ou défiguré, s’en prend à une bande de jeunes dadais qui pensent surtout à boire et à baiser et qui ont, d’une manière ou d’une autre, offensé le serial-killer. Quand les premières victimes commencent à tomber, les survivants décident en général d’explorer leur environnement par groupe de un, ce qui facilite bien sûr le carnage du slasher, lequel peut continuer tranquillou à débiter du teenager avec l’entrain d’un charcutier découpant de la mortadelle. Et à la fin, confrontation entre le tueur et la dernière héroïne en lice (car fréquemment c’est une femme), triomphe de celle-ci, même si en fait elle n’est pas vraiment libérée du méchant ou de sa malédiction. Clap de fin, générique. Pourquoi slasher, d’ailleurs? Parce que ça vient du verbe to slash, qui signifie couper, taillader, déchirer, frapper.

Revenons-en maintenant au monde professionnel. Pourquoi avoir choisi de qualifier ainsi ceux qui cumulent plusieurs jobs? Oui OK, par analogie avec le slash, la barre oblique de nos claviers qui permet de juxtaposer différents éléments, pile comme le slasher juxtapose différents emplois. Mais j’ai une autre lecture du truc. N’est-ce pas plutôt que l’on se sent aujourd’hui de plus en plus, dans notre vie de travailleur, déchiré, écartelé entre des impératifs contradictoires? Que la majorité des jobs sont si mal payés qu’il vient des envies de massacre à celui qui est contraint d’en mener deux ou trois de front? Ou que l’amoralité et la psychopathie du patronat (je rappelle qu’une étude de 2016 estimait à 20% le nombre de psychopathes parmi les patrons) suscite une forme de psychopathie en miroir chez l’employé, comme une sorte de légitime défense? Au bout du compte prenez garde, vous les capitaines d’industrie, vous les top managers. A force d’obliger votre main-d’œuvre à slasher pour survivre, vous oubliez que la main du slasher peut être parfois celle qui tient le couteau par le manche… 

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Emission diffusée en direct sur Radio Vostok, le 20 janvier 2023
Publié le 23 janvier 2023

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